Quelques textes tirés des livres : 

« Camera Obscura » (ISBN 979-10-415-4587-2) qui reprend une sélection d'une quarantaine de textes que Michel Lagrange lui a écrit sur ses tableaux ou son parcours de vie. 

« Aux bords de l'absence et de l'imperceptible » (ISBN 979-10-699-8999-3, 2022). Regards croisés de poètes, écrivains, philosophe et compositeur sur une trentaine de tableaux qui les ont inspirés. 

*

Poème "Précieuse la lune" de Michel Lagrange 

Receuillement, 2022. Huile et encre sur toile, 100 x 80 cm

PRÉCIEUSE LA LUNE

 

Précieuse dans la nuit sans couture et sans âpreté

Cette lumière qui concentre au sein de sa ferveur

Tout un éclat sonore offert aux pouvoirs du silence

 

Elle se prend pour un soleil de nuit

Alors qu’en vérité elle est le ricochet

D’une Lumière absente de nos yeux

 

Lune rondeur experte en démentis

Et en poésies de l’enfance

Il me faut satisfaire au rituel de mon quotidien

 

Je te contemple comme si

Tu rivalisais avec le soleil

En revendiquant ton éclat né de ta propre source

 

Un nuage est tombé dans l’erreur de te croire

À moins qu’il ne sache la vérité

D’une lumière absente de son cœur obscur

 

On doit se contenter de ce qui brille

En souvenir de l’éclat de midi

Qu’on entretient du meilleur de soi-même

 

Il n’y a pas d’autre soleil que celui de son âme

Ou d’autre solution que de s’en souvenir

Au point de le créer de toute pièce en soi

 

Lune exemplaire invitant le veilleur

À refléter ce qu’il a vu dans les meilleurs instants

De sa lucidité sous peine de sombrer

 

Indépendamment des chronologies

Il y a des nuits dans la vie de l’homme

Où les mauvais penchants jouent les perturbateurs

 

 L’apothéose est pour minuit

Lorsque mes ombres n’auront plus

Droit de cité dans mon château de l’âme

 

Je serai lunaire et conscient

De posséder le ciel et d’envisager l’avenir

Comme un cadeau des oiseaux de l’obscurité

 

Jouissance aveu de sympathie

Avec l’harmonie des constellations

Et le bien-fondé de ma propre nuit

 

Deux étoiles-silex ont nourri l’étincelle

Au terme de laquelle il me faut réapprendre à vivre

Avec cette Lumière empruntée au Soleil

 

Car on ne porte en soi qu’un reflet de Lumière

Émise à notre endroit par une Source originelle

Experte en désespoir de cause

 

Au terme de ce désespoir

Comme à la conclusion d’un passage inquiétant

Une embellie me dit que je l’ai méritée

 

L’homme qui revient de ses profondeurs

S’est enrichi par ce qu’il a souffert

En sublimant la vérité qui l’attendait

 

Autrement il n’aurait jamais connu le privilège

Et la douleur d’atteindre la béatitude

Offerte à tout témoin de son dépassement

 

Témoigner ici-bas mettre une image sur un Nom

Comme fait la lune à minuit

Sur tout ce qui s’approche d’elle et reprend goût vital

 

*

Poème "Clairière" de Michel Lagrange. 

La clairière, 2023. Huile et encre sur toile, 116 x 89 cm

CLAIRIÈRE

Clairière

Obligation de laisser place

Au lieu du manque on y obtient

La permission de passer-outre

Une écriture ainsi peut en cacher une autre

Un arbre même à l’orée de sa propre sève

Attend que les vents de l’esprit viennent le féconder

Il faut que l’espace et le temps ne soient plus seuls à bord

Eux qui se croyaient chez eux de plain-pied

Avec mes mains tendues

Un arbre explose et le ciel est content

L’accueil est au carrefour maintenant

Du magma surgi malgré lui au bon aloi de l’espérance

Je saurai plus tard que la lumière attendait

Ma venue entre ciel et terre

Déjà une trouée l’inaugure et la certifie

 

Toute montagne est consacrée

Quand le sommet en sait plus long que moi

Qui ne suis que le pèlerin en chemin sur ses pentes

Se recueillir c’est accueillir en soi

Tout ce qui nous dépasse et n’attend que la liberté

Pour entrevoir et mériter la rédemption

* 

Poème "Haute mer" de Michel Lagrange

Transfiguration, 2020. Huile, encre et texture sur toile, 60 x 60 cm

HAUTE MER

À la surface émue de tout mon corps

Je vois plus loin que mon regard

Et je sais que dans mon sillage

Un sillon de remous ressemble à une corde

En train de se dénouer

Qui me poursuit

Sans réussir à amputer mon jeu de bras et jambes

Explorateur fluide

Écrivain perpétuel

D’un texte indéchiffrable

Au ras de l’eau

Mon corps au fur et à mesure

Imprimant effaçant son courant de chapitres

Il m’appartient de transformer ma communion dans l’eau première

En nostalgie d’un orphelin

Ou en épopée homérique

Ulysse enfin s’inaugurant nageur

Mis à découvert le sable m’ennuie

Car il est infidèle

Où je suis suspendu je dirais transparent

C’est aux complicités de haute mer

Que je dois mon allégement

Et ma dissolution prochaine  

 Adossé à l’océan je me livre

Aux libertés du ciel

Qui fait de moi le gisant d’un vertige heureux

Et le vent flatte ma poitrine et pardonne à mon cœur

Ses battements réduits

Jamais l’océan n’a été plus haut

Qu’en cet instant de concordance

Avec le vent et le soleil en son déclin

Il n’est question que de la mise à mort du temps

Et pour mon corps de revenir à un état de chose

Indifférente et sans attachement

 Je jette dans le creux des vagues

Un peu de la monnaie des jours

Comme une crasse indésirable

Il faut que ma nudité soit solaire encore

Et sans l’ombre malentendue

D’un errement terrien

 Cercueil berceau lange linceul

Le peu de corps qui me reste en suspens

Jalouse un vol d’oiseaux du soir

 Devenu le contemporain de l’océan et du ciel orangé

J’abandonne mon âge

Aux derniers battements d’un nageur qui consent

Des poignées dorées de constellations

Baptisent ma peau variable incertaine

 Et c’est bientôt mourir-fleurir

Dans la libre étendue

Peu à peu je dédie mon âme

À l’océan qui ne s’endort jamais

Et au ciel qui retrouve sa mythologie

Subtilité du dernier souffle

Abandon de tout corps

Prolongement fusion

Je suis en haute mer

À l’embouchure envisagée longtemps sur terre en vain

 

Je m’évapore étant marée montante

Au pouvoir de la lune

Échantillon inespéré de vie

En train d’ensemencer tout l’océan  

*

Texte sur Mon chemin de Martine PIERRE-PILON (1951-2020). Philosophe et auteure, Poétique et Mystique de l'Etre et du monde. Peintre-graveur.

Mon chemin, 2014. Mortier au sable de rivière et pigments broyés, 60 x 120 cm

Dans le déroulé d’écarlate d’un fil en son étiré, son immobile et persistante présence, passe le défilé en absence d’un insu inscrit dans le Mystère d’une puisée d’un voyage entre l’écart et le don d’une trace qui en sa désignation dit à la fois la passée d’un tremblé de temps, son bruissement figé d’arrière -pays et comme brise légère, l’égrené d’un murmure dans le pays vibrant des coulées de lumière.

« Mon Chemin » s’épuise entre déchirure et éblouissement d’une part et consigne d’autre part l’intensité d’une traversée qui là-bas au loin, repose sur un ailleurs divin…...astreint dans l’impénétrable d’une mort en sa passée d’à-venir…...comme un coupé de vie dans son ourlé d’ivresse….

Entre l’extérieur d’une rutilante aurore et l’intérieur d’une nouvelle lumière, « Mon Chemin » capte l’apparition du sacré d’un passage dans le vent d’un matin entre le glissement des rochers de solitude, leur révélation de Lumière céleste et le jaillissement lumineux d’une naissance portée à l’incandescence. Sa constance d’être….

Le peintre revient d’une entrée en Lumière, celle qui provient du réel aux abords du surréel devenu figure d’Éternité. S’opère alors une trouée dans la profondeur des grâces, un en face d’une quête ascensionnelle d’un secret de parole en léger murmure….

S’y propage la fragile traversée entre strates géologiques et telluriques vers la présence du Mystère, son axe essentiel dans le premier pas du jour…son accomplissement d’être dans le temps des chants.

Un miracle se produit et se renouvelle dans l’étaler des couleurs du peintre : ce perpétuel harmonique d’une renaissance toujours recommencée. D’une origine et d’un destin dans l’approche d’une unité dans un diffusé de Lumière.

Or voici qu’apparaît une aube inapparente dans l’opalescence d’un jardin ouvert : est-ce le ciel qui parle au dehors, son instance de Lumière ? …Célébration d’une existence- Lumière ….

« Mon chemin » baigne dans l’enchantement de la terre, jusqu’à donner à voir ce qui se défait demain et à jamais. Il annonce une vibrante ivresse de renaître….

Fondu en une unité de contraste, il nous offre l’épreuve d’un entre-deux monde. Diapré d’or et de vivante lumière. Matière du petit jour dans la lactescence d’un matin, rejoint en un tremblement de cœur, ce qui en ferme également l’accès.

Soudain, le chemin s’immobilise. Secrètement « chemin ». Il nous accueille en son seuil tamisé d’éclats étoilés de douce lumière. Vibrant de cette tendresse de ce qui tarde à venir…flamboiement céleste d’un accès tout neuf, renaissant du fond de l’innombrable des couleurs-lumière, un posé d’étoffe ombreuse sur un sentier de crête à la rencontre de constellations ….

« Mon chemin » en un seul et unique temps à la rencontre des sommets qui se rapprochent à ciel ouvert en un déplié dans la lumière ….

Une seule chose est à attendre, proprement essentiel de la peinture de Dominique MEUNIER : son pinceau et ses couleurs qui en leur éclat rallument les lumières vers le plus haut. En son être de lumière où s’abandonne l’indéchiffrable des mots de son ciel étoilé, la recherche du peu, du rare. Où l’abandonné d’une floraison de lumière dit du peintre l’être lui-même. Sa peinture coïncide avec l’avènement toujours à reprendre de l’instant présent, sa correspondance entre un enduré de chair et ce que l’œil a vu….

Là en cet inouï advenu paysage où l’obscur et le secret désignent la brisure ramandée en son enveloppé de lumière.

Le peintre sorti en-dehors de lui-même, en filigrane, repeint le ciel pour chaque Homme dans la nuit. En ce don de lumière, Dominique Meunier saupoudre le monde d’une sagesse comme ciel ouvert d’un orient où naissent nos jours.

Voici arrivé le temps du chant, et des louanges. Peintre passeur d’étoiles dans l’espace sans fin des bruissements de silence, Dominique MEUNIER reprend son chemin, dire l’absolu de la beauté, sa voix de vivante lumière. Son chiffre de présence et des louanges de silence.

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Texte sur Embrasement de Christine Ramoni. Auteure et fille du peintre et verrier suisse Bodjol

Embrasement, 2018. Acrylique et encre sur toile, 40 x 40 cm

« Au dernier soleil du soir, lorsque doucement il disparaît derrière les montagnes, s'embrase alors le paysage dans un ultime don que seul peut voir celui qui regarde au-delà. Emerge alors cette vibration si particulière d'une beauté inaltérable. Spectateur, je mesure alors ce qui m'a été donné et ne sera jamais repris. Le calme immense d'une nature radieuse qui se suffit à elle-même. Je suis invitée par elle et ne la posséderais jamais, bien après moi elle continuera à s'émerveiller, à s'offrir à nos regards avec une plénitude totale. Alors je mesure l'infini de nos vies et sa finitude... » 

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aura

Aura,2019. Acrylique et textures sur toile, 46 x 38 cm

Interprétation libre de Aura par Stéphane Théri. Ecrivain, Romancier, Scénariste, Dialoguiste, Consultant, Formateur. 

 "Je ne sais dire pourquoi ce bleu me semble si lointain et en même temps si proche. 

Comme un point névralgique sans lequel il m’est devenu impossible d’amorcer un nouveau jour, j’essaie de percer ce voile de mystère qui, depuis ce jour, depuis cet évènement tragique est venu frapper le pare-brise de mon existence. Tout ce qui me semblait insignifiant hier, trouve aujourd’hui un nouvel écho dont la portée me parait être sans limite. Tout me semble, à présent, effectivement et affectivement possible. Pourtant, ma quête me divise. Je disperse et ventile les différentes parties de mon corps pour libérer mon esprit. Tandis que mes outils se confrontent à la matière, à ses incroyables et incommensurables secrets, mon esprit tente d’extirper la quintessence de l’absolu. 

Comme happé par le souvenir de cette lumière bleu, je dois accepter l’idée que chacun de mes gestes ouvre deux portes. Le choix des couleurs se mêle à l’indicible richesse et la spectaculaire diversité des aspérités rencontrées. Je ne sais plus ce que j’ai été et j’en trouve, sans en avoir la clé, l’ironie des instants de mon existence. Pourquoi ce trait si ce n’est pour appuyer une douleur, une sensation, un tourment ou encore un ressenti vécu, presque oublié mais toujours si profondément ancré en moi. Je me livre à cette introspection sans l’avoir décidé. Une force me guide et se joue des recoins de ma vie. J’ai laissé sur une parcelle de toile un embryon, un bébé mais ses cris envahissent toute la surface pour se mêler à mes maux d’adultes. Rien n’est permanent, toutefois, les émotions tracent, elles aussi, des traits comparables à ce qui me guide. 

Sans en avoir la preuve scientifique, je sais que je me suis rendu au bord du Monde et que sans avoir eu le temps de m’y asseoir pour contempler et comprendre, je suis tombé. De retour, mon souvenir est intact mais également imperceptible pour les autres. Cette expérience ne se partage pas au présent pour ne pas dévoiler ses intrigues. Elle se nourrie de messages qu’il me faut traduire comme autant d’invitations à accepter l’inattendu, l’interdit, le tabou. Ai-je été confronté au surnaturel ou à la face cachée de l’univers et de tout ce qui est mouvement. 

L’impermanence s’installe et envahie à présent la toile et simultanément tout mon être. Sur quelques centimètres, le chaos épouse l’harmonie et la clarté. Sans fracas, dans un silence total, les ombres se bousculent et heurtent la lumière. Le flou concède sa place à l’infini des interprétations possibles. Rien n’est clair, pourtant, certaines nuances de couleurs, vives ou ternes, me renvoient avec force à la conviction qu’il me faut encore chercher, interpréter, modeler, mêler, écarter, joindre, dissimuler l’insignifiance jusqu’au moment où cet amoncellement de particules minuscules portera la grandeur de tout ce qui me dépasse et m’oblige à poursuivre. La lumière se trouverait-elle, par la plus grande des supercheries de nos existences, dans le trou le plus noir de l’univers ? L’épreuve, le choc, la dislocation pourraient bien être les outils du renoncement à la certitude, à la permanence, à la logique. La quête du divin, annoncée comme tellement inatteignable, m’invite à revoir mes interprétations. L’inaccessible n’est peut-être tout simplement qu’illusoire parce que partie intégrante de mon être, de mon regard inapte à percevoir la force de l’invisible. 

Les nuages, qu’ils soient lourds et bas, haut perchés et aussi légers que la plus discrète des brises peuvent se targuer de nous donner ou de nous ôter la lumière et la chaleur des rayons du soleil. Il en va de même pour mon travail. Il me fait passer de l’ombre à la lumière, du doute à la certitude dans un enchevêtrement de cause à effet dans lequel mes gestes pourraient se perdre mais dans lesquels mon âme semble trouver la paix, même si celle-ci ne cultive que l’éphémère. De toute mon insignifiance, une chose m’appelle plus que les autres, la mémoire. Comme un gage au sens de mon existence, elle ouvre la voie d’un univers sensoriel qui ne peut être que moi et qui saura laisser, enfouies quelque part, dans un recoin de l’univers, mon seul héritage, une infime trace de moi, une empreinte sur la matière et sur les âmes que j’aurais su toucher. Ou alors, toute cette agitation n’aura servi qu’à ouvrir la voie à une continuité dont je ne connais rien si ce n’est le souvenir d’un bleu aux promesses vertigineuses."

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Equinoxe

Equinoxe, 2021. Huile et encre sur toile, 60 x 73 cm

Interprétation de la toile Equinoxe par Stéphane Théri. Ecrivain, Romancier, Scénariste, Dialoguiste, Consultant, Formateur.

"Il est un espace-temps, un moment particulier qui revient sans cesse me rappeler le cycle naturel de la vie mais également avec force et truculence que tout est mouvement. Pourtant, je ne peux m’empêcher de penser que ces vents singuliers, cette force soudaine des marées, toutes les couleurs criantes de l’automne répondent sans la moindre insolence au seul rythme de l’univers dans lequel le terrestre n’est qu’une infime partie. Et si toutes ces feuilles rouge orangées et balancées au gré des rafales de vents ne venaient cingler mon visage que pour me tourmenter, m’obliger à m’extraire de mon corps pour chercher une parallèle au décor que le créateur, il faut qu’il y en est un, a posé sous mes pieds, au-dessus et tout autour de moi. Ce fragment de temps durant lequel la saison devient plus forte n’est-elle pas justement là pour m’amener à l’exaltation. 

Sous le couvert d’un calme plus que précaire, d’une légère accalmie, les feuilles des arbres reprennent une valse aérienne plus douce, plus propice à l’observation, à la contemplation et à la réflexion. Tout est truculence puis tout semble calme avant d’être à nouveau balloté, violenté par une énergie sans faille... Et si ces feuilles précipitées dans les airs n’étaient que des petits mots racontant la saison passée et annonçant la nouvelle qui s’installe. Si l’arbre qui se déshabille de tout ce qui le rendait majestueux n’exécutait ce rite que pour m’inviter à faire de même, à laisser derrière-moi la saison qui s’achève pour mordre, nu et neuf, la saison qui s’engage. Je suis, moi-aussi, dans ce rite céleste, dans ce rythme universel qui commande de bouger sans laisser d’autre choix que celui de la continuité.

Et si toutes ces vagues portant ponctuellement la mer au-delà de son espace habituel n’étaient que la résultante d’une lame de fond détestant l’immobilisme. Le mouvement se nourrit d’énergie et diffuse simultanément l’énergie. Le mouvement distribue ombres et lumières, le printemps et l’automne mais aussi leurs comparses, l’été et l’hiver s’accoutumant tous deux de leur solstice. Je sais maintenant que sous le couvert de cet équinoxe, le soleil ne joue pas de ses rayons sans les harmoniser avec ceux de la Lune ou même encore sans se soucier des trajectoires de la Terre. Ces deux-là maitrise avec excellence la quête et le partage de l’espace et sont régis par une force, une intelligence énergétique qui ne peut que déchirer mon esprit. Toute cette turbulence s’apparente avec ce qui pourrait être comparé à la vision de tous mes maux de vies, mes instants de bonheur ou de douleur et l’obligation, quoi qu’il m’en coûte, de continuer, d’avancer. Et si chacune de ses feuilles, chacune de ses grandes vagues appelait à la force d’une seconde de vie qu’il l’est préférable de sublimer.

Et si cet espace-temps m’invitait tout simplement mais avec une démonstration de force prodigieuse à réaliser qu’une seule seconde de vie pèse très lourd et qu’il me faut tout simplement toutes les sublimer.

Il me vient une sensation...

Et si le céleste m’invitait, avec cette grande démonstration, à intensifier chaque seconde de ma vie terrestre pour l’optimiser. Je crois percevoir une lueur d’une forte intensité. Il me faut, sans tarder, sans perdre la moindre seconde, bouger, danser, aimer, vivre plus encore et plus fort."

Textes de Marta Puig, éditrice et rédactrice en chef du magazine Contemporary Art Curator.

Arkhè, 2024. Huile et encre sur toile, 46 x 23 cm 

« Arkhè » se présente comme une invocation visuelle du chaos primitif – l’état avant la forme, avant le langage. Le titre lui-même, emprunté au terme grec ancien pour « origine » ou « commencement », suggère le penchant philosophique de Dominique Meunier, un engagement avec les débuts cosmologiques. Ici, la toile est un tourbillon dense de bleus et de gris, de textures entrecoupées de taches d’ocre, évoquant le sens de la matière sur le point de devenir. On pourrait comparer cette œuvre à la poésie de Rainer Maria Rilke, dont les mots se dissolvent souvent dans l’ineffable, capturant le sentiment des choses tout simplement hors de portée, comme si elles pouvaient se matérialiser si seulement nous avions les mots justes. Dans « Arkhè », Dominique Meunier nous invite à ressentir la création comme un processus vivant, évoquant la sensation du monde se forgeant et se défaisant dans le même souffle. 

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Interférences lumineusess, 2024. Encre sur toile, 59 x 59 cm

L’œuvre « Interférences lu mineuses » défie la perception par son utilisation de la lumière réfléchissante et réfractive, obtenue grâce à des encres superposées qui scintillent sous différents angles. Le titre, « Interférences lumineuses», capture ce jeu visuel, alors que la lumière elle-même devient un moyen de contemplation. C’est comme si l’artiste suggérait que la vérité n’est jamais claire, toujours sujette à des interférences, un peu comme la façon dont les frontières entre la réalité et l’imagination s’estompent dans les œuvres de William Blake. L’œuvre de Dominique Meunier est une invitation à reconsidérer la façon dont nous percevons et traitons le monde – une déclaration sur les limites de la vision humaine et les possibilités de la vision spirituelle. 

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Coeur de Nuées, 2023. Huile sur toile, 100 x 81 cm

Le monumental « Coeur de Nuées » attire l’attention par ses formes intenses et tourbillonnantes et ses bleus et violets profonds et résonnants. C’est le cosmos de Dominique Meunier, un paysage céleste qui parle d’une spiritualité collective. Contrairement aux œuvres plus intimes, « Coeur de Nuées » s’étend vers l’extérieur, entraînant les spectateurs dans son orbite, un peu comme l’immensité poétique des « Quatre quatuors » de T.S. Eliot, où le temps et l’éternité convergent. Ici, Dominique Meunier utilise les encres de manière gestuelle, presque violente, imprégnant l’œuvre d’un mouvement et d’un dynamisme qui suggèrent non seulement la beauté de l’univers mais aussi sa capacité de chaos et de renouvellement. Le « cœur » du titre semble faire allusion à un noyau d’émotion dans les mouvements plus grands et impersonnels du cosmos, un rappel de la vulnérabilité humaine au sein de l’ordre plus large.

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L'île aux immortels, 2024. Acrylique et encre sur toile, 46 x 33 cm

« L'île aux Immortels» nous ramène à des thèmes terrestres, dépeignant un paysage qui semble à moitié submergé, comme s’il émergeait des profondeurs de la mémoire ou de l’imagination. L’œuvre ressemble à une fouille archéologique, où chaque couche de couleur, chaque texture, révèle quelque chose d’ancien et pourtant quelque chose de vivant. Il s’agit d’une métaphore appropriée de l’approche de Dominique Meunier à l’égard de la spiritualité, qui est profondément ancrée dans l’histoire et les questions intemporelles sur l’existence humaine. Cette pièce rappelle l’œuvre de Federico García Lorca, en particulier sa notion de « duende », la force mystérieuse qui habite à la fois la vie et l’art. « L'île aux Immortels » résonne avec ce sentiment de beauté hantée, un sentiment que quelque chose de plus ancien que nous est présent, si seulement nous pouvons regarder d’assez près. 

Poème de Michel Lagrange

L’ÎLE AUX IMMORTELS

Ferme les yeux pour que de la terre occultée

Montent vers toi

Lentement des êtres humains

En émergence heureuse

 

Épopée du silence au-delà de la mort

Entourée de forêts qui n’ont plus d’arbres que le nom

Enchantements de la mémoire

On peut se souvenir d’Orphée interrogeant les Ombres

 

Échange interception des rôles

À la raison métaphysique

Il me faut comprendre à l’instant

Qu’il ne s’agit que d’une traduction de l’avenir

 

Révélation surnaturelle

Il faut bien pour cela que la confiance ait lieu

Et me laisse entrer dans le cœur

De la sentence à découvert de l’après-vie

 

La joie sereine occupe tout l’espace

Et l’esprit des privilégiés

Flotte comme un silence heureux

Où des magies sans précédent résolvent l’impossible

 

Entre-deux rassurant

Paysage ambigu d’esprits presque désincarnés

Demain je serai sans doute l’un d’eux

Dans l’euphorie de mon apesanteur

 

D’où le tâtonnement déjà de mon expectative

Et le jeu sans fin des apparitions

Jusqu’à la confusion troublante

Où je fais semblant de me perdre

 

Aucun malentendu dorénavant

Nostalgie d’horizons perçus dans la Lumière

Et l’exploit de mon âme

Offerte à la résurrection

 

Je crois savoir ce qui m’attend

Une île au terme de mon odyssée

Un sauvetage in extremis

Une netteté sans remords

 

Mon tombeau forcément sera un cénotaphe

En raison de mon corps absent

Sauvé de son exil terrestre

Et bienvenu dans les jardins de l’au-delà

 

Obscur présage oracle mystérieux

C’est pieds nus que j’avance aux sillons de l’éternité

Car il s’agit d’amour

Aux dépens de l’espace et du temps prosaïques

 

Herbe mauvaise aux jachères du cœur

Cadavres de mes illusions

Il n’est plus temps pour vous de désoler ma vie

J’entrevois le bonheur la plénitude et la sérénité

 

Ce que je ne peux nommer que fantôme

Est l’âme enfin retournée dans le ciel

En harmonie dans les prairies de la divinité

Où se déploie mon épanouissement

 

Le ciel de l’île est pavoisé

Par les constellations de l’âme

Enfin libérée des faux-jours

De l’espace et du temps bornés

 

Tout est mystère au terme de ce monde

Et les ombres s’inspirent

Et rien n’est vain tout est réglé

Comme il le fut depuis toujours

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Effloraison, 2024. Encre sur toile, 99 x 37 cm

« Effloraison » adopte une approche contrastée, passant du primal à l’organique, comme si la matière avait commencé à trouver sa forme. Cette pièce regorge de vie, avec des couleurs qui s’avancent dans des notes de bleus, de verts et d’oranges sourds qui évoquent le feuillage ou les premières floraisons du printemps. Pourtant, cette effloraison n’est pas littérale ; c’est plutôt une évocation de l’esprit de croissance, de la vie elle-même qui s’épanouit dans les ténèbres. Dans cette œuvre, le maniement des encres par Dominique Meunier atteint une qualité presque translucide, comme la lumière filtrant à travers les feuilles, connectant le spectateur non pas à une représentation mais à un sentiment de renouveau. L’interaction entre la lumière et l’ombre rappelle la poésie de Walt Whitman, dont les vers célèbrent la transcendance de la nature. L’art de Dominique Meunier, comme les vers de Whitman, suggère un sublime à la fois terrestre et surnaturel, enraciné dans l’expérience mais tendant vers l’éternel. 

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Impressions (Dissolution VIII), 2023. Huile et encre sur toile, 60 x 80 cm

« Impressions (Dissolution VIII) » est l’une des œuvres récentes les plus introspectives de Dominique Meunier. Cette pièce plonge dans les profondeurs de l’émotion humaine, rendant une représentation visuelle de la dissolution – non pas dans le sens de la destruction, mais comme une reddition, un lâcher-prise. C’est une sérénité presque douloureuse qui domine la toile, avec des couleurs adoucies qui se fondent les unes dans les autres, créant une brume contemplative. À travers la dissolution douce de la forme, Dominique Meunier suggère une sorte d’abandon spirituel qui fait écho à l’œuvre de poètes comme Emily Dickinson, qui se sont débattus avec la tension entre la foi et le doute, la solitude et la communion. « Impressions (Dissolution VIII) » est moins une représentation de l’émotion qu’une immersion dans celle-ci, une toile qui ouvre un espace permettant au spectateur de se confronter à son propre paysage intérieur. 

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Clarté intime, 2024. huile et encre sur toile, 50 x 60 cm

Dans « Clarté intime », l’exploration de l’intimité par Dominique Meunier atteint son apogée. Cette œuvre s’adresse directement au spectateur, en utilisant de doux dégradés de bleu et de blanc qui évoquent l’aube, une période à la fois de clarté et de mystère. C’est une œuvre discrètement puissante qui semble interroger le spectateur : que signifie voir clairement ? Les coups de pinceau sont doux, délibérés, suggérant une acceptation calme plutôt qu’une recherche anxieuse de réponses. Cette toile est peut-être la déclaration la plus personnelle de Dominique Meunier, une méditation sur la clarté en tant qu’quête à la fois artistique et existentielle. Il rappelle la poésie dépouillée et évocatrice du haïku japonais, où chaque mot, comme chaque coup de pinceau ici, est soigneusement choisi pour révéler plutôt qu’obscurcir. 

Poème de Michel Lagrange

CLARTÉ INTIME

Sous la voûte des arbres

Une obscurité suspendue

Fait semblant de peser

 

Il s’agit de la nuit

Qui n’appartient qu’aux hommes

En train de naître

 

A l’abri comme s’ils voulaient

Fraterniser avec l’arbre-tutelle

Une double silhouette attend

Que l’ombre les laisse arriver

Dans la confirmation d’eux-mêmes

 

Humains

Deux êtres concentrés sous les arbres patients

Deux êtres

En train de questionner le temps

Cloîtrés tous deux dans la pénombre

Où le divin maître vient les observer

 

Embrasser l’apparence

Afin d’en révéler l’enjeu fondamental

Briser la restriction de l’espace et du temps

 

C’est pour leur échapper

Que ces deux pèlerins se servent de la nuit

Haut lieu de la métamorphose

Alliance du profane et du sacré

 

Ce qui ne se dévoile pas

Prétend venir à l’heure exacte

Où la vue et la mort ne se combattront plus

 

Il fut un temps où je ne savais pas

Si j’étais vainqueur ou vaincu

 

Cette hypothèse ambigüe me partage encore

Et fait de ma double silhouette

À l’ombre d’un arbre tranquille

Une simple espérance

 

Il existe un silence ému

Tel que je redoutais de n’y plus accéder

Une embellie-clairière

Où reposer mon corps roué de coups

Par le vent mauvais d’autrefois

 

J’ai toujours compté sur

Le fraternel soutien des arbres parce que*

La nature est enracinée dans un sol spirituel

Et cherche la sainte Lumière

 

Intimité patience émue

L’homme pluriel que j’ai recueilli trop longtemps

Espère que l’orée de la forêt

Sera l’enluminure

Illustrant le silence émané de la nuit des temps

 

Déjà une clarté se déplace à tâtons

Comme un début de jour qui retrouve son rôle

 

Euphorique et sainte forêt

L’ombre ajoutée à l’ombre émet de la lumière

Et le malheur ancien qui pesa sur ma nuit

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