Apparition IX

" Enfin je prêcherai la Beauté.  La Beauté est un attribut de la Divinité ". Maurice Denis


Une traversée entre rêve et réalité lorsque le visible rencontre l'invisible...le sens du sacré 

Onirique et fragile, l’œuvre singulière de cet artiste plasticien et poète, né en 1966 et travaillant près de Besançon, est composée de peinture, de dessins et d'écrits.

Depuis plus de vingt ans, Dominique Meunier s’empare du paysage en s’inspirant de tous ces lieux qui tirent l’âme de sa léthargie. Ses expériences esthétiques, qu'il appelle ses "franchissements ©", révèlent un sens profond de la Nature et de ses mystères afin d’interroger la géographie intime du réel, portée jusque dans sa part sacrée, et ils éclairent comment le visible rencontre l'invisible. A ce titre, il revendique son attachement aux tendances idéalistes et symbolistes de la fin du XIX° siècle et du début du XX° siècle. Entre figuration libre de plus en plus immatérielle jusqu'à verser dans l'abstraction, son œuvre fait explicitement référence à ce que la peinture véhicule d’irréductible, dans son rapport avec l’invisible et l'indicible des apparences.

Au cœur de cette cosmogonie minérale et végétale, on découvre chez cet amoureux de la Nature une sensibilité très vive à tout ce qui se rapporte aux passages, seuils, portes ou frontières, sous les multiples métaphores que revêt leur dimension spatiale ou temporelle. Cette immersion poétique où contrôle et accident s’influencent mutuellement, rassemble dans l’éphémère le visible et l’invisible, et se poursuit en tissant des liens tendus entre le passé et le présent, le réel et l’imaginaire, le connu et l’inconnu. Affirmant une palette complexe poussée jusqu'au resserrement chromatique, ses œuvres sont des traversées mystérieuses qui rendent perceptible le lien entre le réel, le territoire vital et l’espace ténébreux de la finitude...un chemin de résilience entre deux mondes, une quête de sens qui révèle la profondeur du voyage intérieur accompli aux confins du monde où l'inexprimable vient interroger sur ce que nous croyons encore solidement et objectivement comme vrai et permanent. Qu'est-ce que le réel ? Qu'est-ce qui se révèle dans le rien, le presque rien, aux bords extrêmes de l'absence et de l'imperceptible ? Est-ce l'invisible ? Est-ce le vide, le néant ? Qu'est-ce qui flotte entre le réel et l’irréel ? Où va le flux de la vie ? Est-ce l'origine ? Sommes-nous une origine ? Est-ce un réseau de liens qui remettent de l'ordre dans le chaos ?  Est-ce le nœud divin ? Est-ce le dénouement, l'ascétique dépouillement de la fin ? Est-ce le renoncement ? Est-ce le lâcher-prise ?

Nous découvrons dans sa peinture une autre lecture, celle d'une révélation comme on peut en connaître quand on s'est aventuré aux confins de la vie et de la mort. Comment parler avec pudeur de ses difficultés pour peindre et de cette "nécessité intérieure" qu'est devenue la peinture à force de persévérance ? Physiologiquement depuis son accident, il est harcelé quotidiennement par les douleurs physiques, le corps a sa mémoire traumatique, ce qui provoque des angoisses qui pourraient le plonger dans l'inaction mais au contraire il peint pour soulager ses souffrances, il n'y a pas d'autre issue pour lui que la fuite dans un voyage pour retrouver l'équilibre au sein des paysages et des mondes qu’il peint. Peindre est devenu un processus entièrement relié à l'âme et où ses douleurs se dissolvent dans la représentation de la beauté de la nature qui est devenue sa confidente. La beauté l'emporte toujours sur le malheur et le destin, nous dit-il. Ce sont autant de façons d'ouvrir sa peinture à un espace émotionnel. Sa peinture témoigne de sa façon de se relier au monde et de sa haute fidélité à la Lumière.

Son travail fait dialoguer une double confrontation. La première, qui porte sur la couleur, ses "variations ouvertes" et le resserrement chromatique, ses "variations resserrées ", alimente sa recherche de la lumière originelle. La deuxième croise le conflit entre la lumière et les ténèbres, qui le conduit au renoncement et à l'acceptation. 

Comme toujours chez cet artiste à l’approche plus spiritualiste que naturaliste, cette quête de sens, n’a de raison d’être pour lui que si quelque part, se cultive une pensée sur la tragédie du paysage profané, et s'élabore une poétique pour reconnaître la nature comme sacrée et comme le miroir de nos âmes…une voie de Rédemption de la réalité naturelle, le Salut des hommes qui passerait par la pleine conscience qu’il faut tout mettre en œuvre pour préserver la vie et rendre ce monde respirable. 

Les forces mystérieuses à l'œuvre dans la Nature nous placent devant une incertitude entre les "disparitions" et les "apparitions", les "convergences", les "absences" et les "présences", entre "ici et maintenant", le "passé" et ce qui est gardé en "mémoire" pour le "futur". Pour accéder aux symboles qui nous permettent d’entrevoir le monde invisible et immatériel, sa peinture relève de l'exigence élevée d'une composition qui s'élabore à partir de protocoles précis mais qui laissent une place prépondérante à l'imprévu et à sa maîtrise, une tension entre lâcher-prise et le contrôle. L'inconnu est le manifeste. Il s'agit bien de ces forces mystérieuses à l'œuvre dans l'Univers qui le sont également dans ses toiles. Une peinture qui obéit en quelque sorte au cœur et au souffle, une trajectoire qui donne également une place à l’inachevé, montrant l'importance du destin, de la corrélation et de l'interdépendance des éléments comme guide de composition.

Le rendu atmosphérique, privilégiant les lumières qui attirent les ondes spirituelles ouvrant les passages d'un état à l'autre (régénérescence, une renaissance...), d'un monde à l'autre, et qui fait communiquer l’un avec l’autre en générant de l’échange entre eux, confère à cette  Nature réinventée, une présence différente, un espace originel, sanctuarisé, divinisé, où puiser une dimension vitale, un champ de perception nouveau, qui cherche à faire entrer l'homme dans ce dialogue qui l’éternise afin qu’il prenne conscience de la fragilité de sa relation avec la Nature mais aussi de la puissance de la Providence. 

Il existe dans sa peinture un conflit entre la lumière et l’ombre, qui pourrait figurer l’affrontement entre résilience et résignation, c’est la question fondamentale pour lui de l’acceptation et du renoncement, c’est la voie de la résilience. Ses œuvres manifestent la même volonté de dire, d’embrasser tout l’univers dans un arbre ou une montagne qui savent immobiliser espace et temps autour d’eux, et régir une étendue qui semble extraire du reste du monde. Les arbres sont par exemple pour lui la métaphore de nos vies : la proprioception est un sens que nous partageons avec les arbres qui ont des muscles, l’enjeu pour lui est aussi de tenir debout au prix de douleurs à surmonter ! Sa façon de les peindre est en quelque sorte une promesse d’une résolution du conflit initial entre lumière et ombre. Ses dernières séries, comme ses "Apparition-Disparition", ses "Absence-Présence" ou ses "Convergences" témoignent d'un resserrement chromatique qui libère ce qui était emprisonné dans la couleur. Ce sont ce qu'il appelle ses "variations resserrées ", comme une forme d'ascèse, un abandon, une sorte de dépouillement, comme si son langage artistique s'était apaisé, qui nous porte jusqu’aux confins des hautes lumières jusqu’à rejoindre, comme par fidélité, la puissance chromatique de la lumière blanche retrouvée parce qu’éprouvée, cette lumière qui se révèle dans le rien, le presque rien, aux bords extrêmes de l’absence et de l’imperceptible. C’est le lâcher-prise, l’acceptation. Peindre, c'est être debout, peindre c'est être vivant. Dans ses paysages spirituels, il est arrivé à ce point de dépouillement, qu’il nomme "la renonciation transcendante", où il rend le simple si profond en s’approchant du sens intimes des choses jusqu’à ce seuil où s’abolissent les frontières et les distances ente l’absence, le presque rien, l’invisible, l’imperceptible, et la présence absolue de la totalité de la Nature sensible qu’il représente dans sa réalité ultime, empreinte d’une harmonie noble et sereine, là où l’arbre, lien entre terre et ciel, doit véritablement apparaître ; là où la montagne, concentrant tous les chemins et les passages vers la plénitude du sensible, hors du temps, montre le mieux sa consistance. 

Dans cette fragile traversée, sa peinture se mue en guide propice à la contemplation, à la rêverie, et à l'introspection. Elle cherche à nous montrer les correspondances dynamiques, comme entre l’origine et la vitalité de l’eau énergisante (Collection Initium), entre l’invisible du passage et sa révélation par la lumière (Collection Apparition-Disparition), entre les corrélations primaires des éléments et la diffusion de la lumière originelle (Collection Absence-Présence), entre "ici et maintenant" et le passé (Collection Rêves oubliés), entre les changements de seuil (Collection Rémanence), entre la matérialité des montagnes et l’âme (Collection Hauts lieux), pour élever l’homme vers le monde spirituel (Collection Providence) et espérer qu’il protège son bien le plus précieux la nature (Collection Mémoires du futur), porteur d'espoirs et rédemption de la réalité naturelle....Le destin des hommes et leur Salut.