A l'atelier , travail en cours Dénuement

 

MA DEMARCHE 

 

 " Il vaut mieux qu'un peintre s'occupe humblement, tout comme un artisan, de son métier..." Bodjol / Le Chemin de Lumière

  "Le destin du monde ne se joue pas entre le figuratif et le non-figuratif mais entre l'incarné et le non-incarné". Jean-René Bazaine /Note sur la peinture

 " Le paysage. Je dois rester fidèle à cet antique désir, à ce désir, à cette joie fondatrice. C'est mon seul rendez-vous, le seul lieu, le seul espace où je puisse exister. Et c'est cette nécessité profonde, absolue qui donnera naissance à ce langage où mon élan, d'abord incontrôlé, trouvera une forme qui ne permettra plus d'en douter". Vincent Bioulès

 

Je me décris comme un artisan plutôt qu'un artiste car toutes mes idées passent par l'acte de peindre, et non de penser. Peindre pour moi, c'est comme au matin tenter de se souvenir d'un rêve, ou se remémorer une émotion vécue ou que l'on a cru vivre. Je dois à ma mère, elle-même peintre et dessinatrice, cette volonté de progresser et de respecter le travail bien fait, et à ma carrière en sérigraphie une intelligence des matériaux qui comptent beaucoup dans ma démarche.  

Une âme de silence entre l’impermanence du vivant et l’éternité, entre soi et l’infini, je vis de paysages et, sur une voie tournée vers l’essentiel, j’aspire à une spiritualité, à une harmonie du rapport de l’homme à la nature, en cherchant à capter le sensible au-delà des apparences, interrogeant, au travers d’une poétique du passage et du silence, les possibilités de la représentation de ce qui semble en cause : l’unité de l’homme et du cosmos, l’unité de l’homme et du sens.

Ma vocation est l'espace de la nature et à l’ère de l’anthropocène, ma peinture s’intéresse particulièrement à l’interdépendance des phénomènes. Cet attachement au monde, à la nature unifie l'ensemble de mon œuvre jusqu’à la non-figuration. La nature est un Tout complexe, non réductible. Tout est contexte et fait partie du contexte sans jamais cesser de fonctionner, il y a continuité et correspondance, deux principes fondamentaux qui sont au cœur de ma démarche picturale et qui orientent mes recherches sur la fécondité du vide et les passages du silence.

Dans un effort de simplification (techniques mixtes, peinture aux pigments, effets texturés et mortiers, sobriété chromatique), j'interroge, déconstruis et recrée le réel, pour produire en fait les sources vives de mon modèle, cherchant ainsi une meilleure connaissance de la réalité cosmique visant à une plus grande présence au monde afin, je l'espère, d'éprouver la joie de s'y reconnaître vivant. On voit des forêts, des montagnes, de l'eau sous toutes ses formes, ce sont des paysages mentaux d'une nature réinventée, une idée de la nature, une idée d'une force qui est dans la nature. Il y a des lieux qui tirent l'âme de sa léthargie. En sanctuarisant la nature comme un lieu sacré, baigné de mystère et enveloppé d'éternité, je cherche à évoquer une forme d'inversion du rapport entre la nature et l'homme car c'est bien la nature qui nous observe et nous accompagne pour nous reconnaître intimement en elle et ainsi mieux la protéger. La nature nous parle et au-delà des apparences, elle nous invite à décrypter les signes et les correspondances de sa symbiose, une voie d’interprétation spirituelle pour comprendre et entrer dans le Mystère de la vie.

Ainsi porté par une sensibilité particulière à la réciprocité entre homme et nature, mon travail se développe depuis plus de 30 ans au sein d'un dialogue permanent avec le paysage, le traitement de la matière et de la surface, au travers d'une figuration poétique allusive et matiériste pouvant aller au-delà des apparences jusqu'à la non-figuration afin d'évoquer les Mystères de la vie, questionner l'unité de l'homme avec ses origines et avec la nature, ainsi que révéler la présence d'une réalité spirituelle. L’être humain est très peu présent dans mes créations dont la conception taoïste du monde fait de l’humanité une présence invisible dans la nature même. Cette liberté de peindre est pour moi le pouvoir de diviniser la nature et donc de faire entrer l'homme dans ce dialogue qui l'éternise afin qu'il prenne conscience de la puissance de la Providence.

En célébrant les épiphanies de la nature et de mes paysages intérieurs, je poursuis une certaine écriture du paysage comme une résistance poétique où il s'agit de suggérer une intériorité inquiète sur l'influence de l'homme sur son environnement et particulièrement sur le climat et la biosphère, pour espérer que ce monde ouvre les yeux avec sagesse et bienveillance sur le respect de l'unité de ce qui "Est".

Alors j'essaie par ma touche matiériste, une manière multicouche, d'impliquer le spectateur de façon physique à son environnement, mes créations se laissant toucher, mais aussi de faire appel à sa conscience car pour moi les strates géologiques de ma peinture texturée, les lignes, les courbes, le vide et le plein, sont une métaphore de la mémoire humaine ou de la mémoire collective. Il s'agit bien de montrer cette relation confiante et étroite avec la réalité et ainsi à toucher le spectateur pour qu'il retrouve en lui vivant le souvenir de la présence d'une rivière, d'un arbre, d'une montagne... J’invite donc le spectateur à s'immerger dans cette nature réinventée et ainsi à se questionner sur son devenir et le temps qui passe, le lien qu'il entretient avec le paysage, le Mystère de la vie, ses racines, et donc sur qu'est-ce que mourir jusqu'à interroger le sacré ? Pour moi, un lieu ne devient paysage que parce qu'il se charge d'une signification intériorisée, le paysage se ressent comme accompagnant les émotions de notre vie. Le paysage va jusqu'à cette présence "qui nous dépasse et pourtant est de nous " (Saint-Exupéry) et il se fait ancrage, en nous imprégnant, il nous transcende jusqu'à nous transformer et il nous grandit en nous nourrissant. 

Comme la conscience, ma peinture se compose ainsi d'une stratification matiériste plus ou moins massive, sorte de personnification minérale mettant de l’ordre dans le chaos et montrant le constant, mais infiltrée de différents médiums et de lumière questionnant l'impermanence, les mondes de mouvements et de changements, les seuils et les passages que traduit l’interdépendance des phénomènes et qui font référence aux interactions entre l'homme et son environnement.

Suivant mon attirance naturelle, j'ai abouti à un travail sur les monochromes, d'abord dans les bleus, c'est le bleu de la guérison, puis le blanc matériau (mortiers au sable ou pâtes texturées), et plus récemment sur les variations autour du noir et des crèmes jusqu'à l'iridescence. Ce qui compte pour moi c'est échapper à l'innombrable des couleurs pour créer l'harmonie car de la sobriété chromatique naît une sensation d'intimité, de tranquillité qui invite à se focaliser sur le sujet en se sentant enveloppé par une impression de douceur et de bienveillance. C'est dans cet effort de simplification que je cherche un chemin de lumière, une lumière vivante qui possède cette qualité éternelle et qui me permet d'explorer de manière sous-jacente mes thèmes de prédilection comme les interactions de l'homme avec le monde naturel, mais aussi le mysticisme, le sacré et la spiritualité car la peinture est devenue pour moi le moyen d'une meilleure connaissance de soi, un moyen d'introspection. 

Mes sources d'inspiration sont multiples au croisement du réalisme et de l'abstraction. Je peins les natures silencieuses, une ode aux cathédrales minérales ou végétales et à tous les milieux humides, espaces sacrés constituant des sanctuaires, temples habités par la présence d'une vie secrète, trait d’union entre le ciel et la terre nous invitant à l’élévation vers un au-delà qui en fait est un au-dedans. Centré sur le vide, cet espace de liberté est dépouillement et montre une apparente immobilité mais où agit l'alternance du yin et du yang, le principe d'harmonie de l'impermanence. Si la nature sensible semble éternelle, l'homme est un voyageur qui ne fait que passer, il appartient au règne éphémère mais son impact sur la nature est devenu très sensible. En allant puiser dans la musique silencieuse de ces lieux sacrés au-delà des apparences sensibles, la nature, complexe, lieu des correspondances et des symboles, parle à la sensibilité humaine en l'exhortant de la protéger.

C'est un chemin qui n'a de sens que s'il mène au cœur de soi car il consent à l’infini du Mystère de la vie tout en ouvrant l’itinérance spirituelle pour chercher l'essence, la source du mental profond afin d'ouvrir des passages vers la plénitude du sensible et l'espace infini de liberté universelle dont j'ai fait l'expérience au cours de mon accident : un instant d'éternité, une poétique du passage de la matière qui a été douleur à la matière sérénité vers un chemin de lumière qui va envelopper, dans une sobriété chromatique, l’identité et les symboles que sont pour moi l’eau, les montagnes et les arbres, ainsi que les émotions profondément intériorisées dans lesquelles interviennent à la fois, mes expériences personnelles intimement liées à la prégnance qu'exercent sur moi les éléments naturels, mais aussi ce que je perçois des mondes éthérés depuis mon accident. Si ma peinture est incarnée dans une étroite identification, cette émotion absolue ressentie devant la nature, mon esprit devenant ce que je contemple, je pense depuis mon accident que tout est issu du sentiment que nous appartenons à un univers énigmatique. Qu’est-ce que le réel ?